Après avoir visité au Centre Georges Pompidou à Paris l’exposition Arman au début du mois d'octobre 2010, j’ai voulu rédiger les idées qui me sont venues à la tête tout au long de la visite.

J’ai créé trois personnages tout à fait fictifs afin de pouvoir traduire par écrit mes réflexions. Quelques passages de ce texte ont été rédigés en forme des dialogues, tandis que d’autres ne sont que des réflexions qu’un personnage, en se repliant sur ses idées, fait à propos des dialogues qu’il entend.

Les premres notes qui m’ont servir à rédiger ce texte furent prise sur le lieu de l’exposition.

Je ne voudrais à aucun moment que ces idées soient considérées étant mon attitude personnelle. Mon propos n’est pas de faire une défense de l’art contemporain et encore moins d’en faire une critique. L’éclectisme de ma pensée en tant qu’artiste ou comme spectateur me permet d’être à l’abri de tout jugement critique à propos de l’art contemporain.

 

ET LES GRANDS SAVANTS DE L'ART, OÙ SONT-ILS?

Réflexions sur l'art d'aujourd'hui

Essai-Fiction

Jordi Rodríguez-Amat

Le premier dimanche du mois d’octobre 2010, je me trouve à la queue du Centre Georges Pompidou à Paris. 11 heures du matin. Exposition : Arman

- Qui c’est celui-là ?

J'entends une petite belle femme, en face de moi, en montrant une affiche : Arman.

Au Centre Georges Pompidou il y a toujours du monde. Il faut toujours faire la queue. À Paris, dans tous les musées, dans toutes les expos, il y a toujours du monde. La queue, partout. Aujourd'hui, comme tous les premiers dimanches de chaque mois, le Musée National d'Art Moderne est gratuit, par contre, pour visiter cette expo ici au Pompidou, il faut payer. Ce n’est pas donné.

Pourquoi y a t’il tant de monde si ce n’est pas gratuit ? Gratuit ou pas, il y a toujours du monde ici. C’est de la folie, l’anxiété du savoir. Tout le monde veut connaître. L’on croit qu’en sachant plus on est plus heureux. Ils courent là où ils pensent trouver quelque chose qui les aidera à en savoir plus. Ils veulent tout comprendre, tout savoir, comme les grands savants du monde de l’art qui disent qu’ils comprennent tout. Eh bien, moi aussi je suis ici parce que je veux savoir, tout savoir, mais en art, est-il possible de savoir quelque chose, de s’y connaître un tout petit peu ? Ah, quelle question, mon Dieu !

Seul ceux que l’on considère comme les monstres sacrés de l'art contemporain accèdent à exposer leurs œuvres au Centre Pompidou. Ce sont ceux qui veulent nous faire croire qu’ils sont les grandes lumières de l’art et, en plus, qui se gonflent d’orgueil croyant être les grands génies de l’art d’aujourd’hui. On les voit toujours avec de grandes lampes devant eux en train d’éclairer les chemins de l’esthétique contemporaine ou, mieux encore, mener la superbe conceptualisation artistique contemporaine. Moi, je ne peux pas faire autrement que de les croire. Mon ignorance à moi sur ce sujet ne me permet pas de faire autrement.

Mon ticket à la main, j’entre doucement comme si j’allais entrer au paradis. Tout d’un coup, je me trouve dedans et, en regardant à droite et à gauche, j’aperçois toute sorte de spectateurs. Il y a celui qui regarde sans rien comprendre, comme s'il découvrait des objets tombés d'une autre galaxie. Il y a aussi celui qui croit tout savoir, et, la poitrine bien gonflée, fait comme si tout cela n’était du tout nouveau pour lui. Ah ! Il s’y connaît celui-là ! Il y a aussi le débutant, celui qui dit qu'il ne comprend rien. Et moi ? Et oui, moi aussi je suis là. Il y a encore celui qui a une idée de ce que l’art doit être et déclare que ça ce n'est pas de l’art. Sans rien dire, Il pense plutôt que c’est du lard.

Tout d’un coup j'entends une jeune femme dire :

- C’est de l’art ça ?

Quelle question! Dirait l’un de ces savants qui croient tout savoir.

- Mais, est-ce que tu ne vois pas que nous sommes dans un musée. En plus, on dit que c’est un artiste très connu.

Lui répond un jeune homme qui paraît très amoureux d'elle.

Je marche à tort et à travers en regardant un peu partout. Titre de l'œuvre ? C’est évident, l’artiste intitule toutes ses œuvres. Qu’il ne se trouve personne pour ne pas se rendre compte et ne pas arriver à saisir. Le titre aide toujours à mieux comprendre. Colère de Mandoline (une mandoline écrasée sur un panneau en bois), Poubelle des Halles (toute sorte de déchets dans une caisse en verre), Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens (une trentaine de vieux vaporisateurs à tuer des mouches). Accumulation des machines à écrire dans une boîte en bois, je me demande à nouveau pourquoi il intitule ses tableaux. On le voit bien. Butterfly Variations (un violon coupé en petits morceaux et collé sous forme de papillon sur un autre panneau en bois). Ah ! J'aime bien cette œuvre-là. Le Fauteuil d'Ulysse (un fauteuil, brûlé à moitié).

Un peu fatigué de lire autant de titres…. Mon Dieu ! Quelles jambes. Et oui, c'est une jeune femme qui veut nous montrer la merveille de son corps. De vingt et vingt-cinq ans, pas plus. Son corps est parfait ! Elle sait se déplacer, elle a du style, chaussures à demi talon. Jupe très courte, vint centimètres au-dessus des genoux. Je dois vous avouer que pendant un long moment j’ai douté entre admirer la jeune femme ou concentrer mon regard sur les œuvres exposées.

Ici, l'esprit ne peut pas demeurer passif et je me demande ce qu’il se serait passé si cette même exposition avait été présentée dans un autre endroit sans le glamour du Pompidou et sous un nom d'artiste tout à fait inconnu ? Quels seraient alors les points des vues de tous ces spectateurs ? Celui qui regarde tout un peu étourdit, sûrement il n’y serait pas allé. Et celui qui croit tout savoir ? Sûrement, il n’y serait pas allé non plus. Qu'est-ce qu’il irait faire dans un espace sans prestige ? Et celui qui dit qu’il ne faut rien comprendre à ça ? Que l’art contemporain soit fait pour n’y rien comprendre ? Celui-ci serait entré voir l'expo si par hasard il était passé à côté et avait du temps à perdre. Il serait le seul à dire : ceci c’est de l’art. Et moi, est-ce que j’y serais allé ? Et non, je n’y serais pas allé. Qu’est-ce que je devrais foutre là ?

Mon obsession pour mieux tout comprendre m’obligea, une fois que j’avais fini de faire le parcours de toute l'exposition, à revenir en arrière pour recommencer à nouveau et, ainsi, comme à la télé la répétition d’une phase du jeu réussie, un bon coup dans un match de foot, essayer de rendre mes réflexions encore plus profondes afin de devenir un savant de l’art.

- Aujourd'hui, il y a celui qui parle d'esthétique sans même savoir de quoi il s’agit. Qu'est-ce que tu sais de l’esthétique de Kant ? L’as-tu lue, toi ? Et celle de Hegel ? Et de tous les savants du XXe et du XXIe siècle, et oui, ceux qui s’y connaissent tellement ? Je pense que tu n’as rien lu de tout ça. À propos de ce sujet, tu sais, il y a des savants qui s’y connaissent bien et, bien souvent, l’un dit tout à fait le contraire de ce que dit l’autre. C’est cette dialectique qui donne du sens à tous les aspects de l'art contemporain.

C’était une femme, pas tout à fait belle mais très attrayante, qui s’exprimait comme ça. Elle était justement à côté de moi, quand, fatigué de toutes ces effervescentes artistiques, je voulais reposer mes fesses et je me suis assis sur une banquette. Je voulais, pour le dire autrement, reposer esthétiquement mon petit ballon.

- As-tu entendu parler de l’esthétique psychologique ? Et de l’esthétique phénoménologique ? Et de l’esthétique analytique ?

Continuait à dire la dame.

- Et oui, je sais bien que toutes les réflexions autour de l'art et concrètement sur l’esthétique contemporaine sont certainement complexes.

Poursuivait-elle.

- Il y a qui parle de l’esthétique analytique Américaine, d’autres de la chirurgie esthétique et de l’esthétique évacuative.

Ah ! Pardon, j’avais mal entendu, elle disait : l’esthétique évaluative.

- En outre, nous nous trouvons toujours en face des expressions comme attitude esthétique, théorie de l’esthétique relative, esthétisation de l'existence, esthétique de la perception, de l'appréciation, régime esthétique, expérience esthétique, et encore, expérience esthétique corrélative, des-esthétisation, esthétique des temps du triomphe de l’esthétique.

.- Est-ce que tu comprends tout ça, toi ?

En demandant tout ça à un jeune homme qui se trouvait assis à coté d’elle, ses joues se gonflaient d’orgueil, tant son savoir sur l’esthétique était grand. De mon côté, je vous l’avoue, je ne savais plus quoi penser. J’étais complètement perdu, mais, je dois l’admettre : l’enthousiasme avec lequel elle s’exprimait était tel qu’elle devait fort bien s’y connaître cette dame-là. Elle était, peut-être, l’un des ces grands savants de l’art d’aujourd’hui ?

 

La conscience de l'individu, en concomitance avec l'environnement artistique, l’oblige à faire des réflexions sur la connaissance qu’ont les experts en art, malgré que très souvent ils s’expriment sans aucune clairvoyance et, le plus souvent, très confusément. D'autre part, l'art n'est pas une science et l’on ne peut pas y accéder au moyen des raisonnements cognitifs qui permettent à l'individu de réfléchir, afin de sortir du doute qui se présente constamment devant lui au moment où une vérité relative est mise en question. Aujourd'hui l’art est une activité universelle et sa connaissance se présente toujours versatile à cause de l'hétérogénéité de beaucoup de ses formulations.

 

On arrive à une certaine connaissance de l'art contemporain au moyen des études et des lectures, entre d’autres, sur chacune des manifestations qui le conforment. L'artiste, incertain lui-même des chemins à suivre, se noie souvent dans un océan de doutes jusqu'à ce qu’il parvienne à conquérir la stabilité conceptuelle du chemin artistique qu’il a finalement décidé de suivre. À partir de ce moment, il se croit en possession d’un style qui lui sert comme d’une vérité d’évangile et qui, en plus, lui permettra de suivre son trajet artistique.  

Nous savons, d'ailleurs, que toute œuvre, artistique ou non, ainsi que tout objet est susceptible d'être considéré et, à la fois, d’être apprécié sous un point de vue esthétique. Ces sont, en tout cas les appréciations des spectateurs qui déterminent leurs valeurs artistiques. Et ce sont ces mêmes points de vue qui déterminent des appréciations qui peuvent être très différentes les unes des autres. Parfois, elles peuvent même être absolument contraires.

Revenons à notre dame. Elle s'adressait à un homme qui était à sa droite, moi à sa gauche. Le monsieur, la dame et moi-même formions une sorte de sandwich. Elle en était le jambon.

Au bout d'un instant, ce monsieur, cravate bourgeoise, après avoir fait des réflexions profondes lui répond :

- Aujourd'hui l'art est en décadence !  

Ces deux spectateurs, si l'on puisse les appeler comme ça, n’arrêtaient pas de parler et moi, bouche bée, je n’arrêtais pas de les écouter.

- Tu vois comment la simple destruction d'un violon,

Là il y en avait un d’écrasé sur un panneau de bois, sous verre et avec un cadre.

- Est montré comme une œuvre d'art !

Reprenait la dame.  

Et plus loin, immergé dans une espèce de résine, il y avait des détritus que l'artiste avait rassemblés dans une poubelle.

- Ne crois pas que l'art est en décadence.

Elle continuait.

À un moment donné j'ai voulu croire qu'elle s’y connaissait la dame, bien que j’hésitasse à la considérer comme l’un de ces savants qui connaissent tout dans le monde de l’art.

- La simple destruction d'un objet ou l'accumulation de déchets dans une caisse en bois ne peut jamais être considéré une œuvre d'art.

Lui répond le Monsieur.

Et il continué encore :

- Tu m'as parlé d'esthétique. Qu'est-ce que tu trouves d'esthétique ici ? L’esthétique est une partie de la philosophie qui traite de la beauté.

La dame, cheveux très courts et teints, lui répond :

- Il faut accepter l’esthétique dans ses multiples appréciations, définitions et interprétations.

Le monsieur, sans même regarder la dame, lui répond :

Mais, si l’esthétique appartient à la philosophie de même que la logique, quel sens peut avoir tout ceci ? La logique est une partie de la philosophie qui étudie entre d’autres les lois du raisonnement et ici il n'y a absolument rien de logique.

- L’art d'aujourd'hui, celui que nous appelons art contemporain, a des valeurs et des concepts qui ne peuvent pas être évalués sous les mêmes paramètres qu'ils nous servent pour apprécier l'art des époques passées.

Lui répond la dame.

- D'autre part, je sais qu'il y a des gens qui disent qu'il faut trouver un autre nom pour désigner ce que nous appelons art contemporain. On l’appelle comme ça à cause de la ressemblance que l’on peut établir avec les définitions que nous faisons de l'art d'autres époques. Il faut que tu saches que l’art, aujourd'hui, ce n'est pas une philosophie, ce n'est pas une science, ce n'est pas, non plus, une religion.

- Ce n'est rien.

Interrompt le monsieur.

- Tais-toi et laisse moi parler !

Lui répond la bonne femme.

- L'art contemporain.

Elle reprend.

- C'est une activité de l'être humain qui n'existait pas auparavant.

Le bon homme, qui, à mon avis, semblait raisonner convenablement, lui répond :

- Ceux qui, comme toi, disent qu’ils comprennent ce que vous appelez art contemporain veulent faire croire au monde, pardon, à quelques-uns que ce que vous croyez être des nouvelles formes de la création humaine a un sens. Mais toutes ces réflexions sont illogiques et absurdes.

- Mon ami.

Lui répond à nouveau la dame.

- Le monde n'est pas statique, bien au contraire, il est en constante évolution et révolution et l'artiste, en tant qu’être sensible, ne peut pas s’éloigner de ce monde. C’est pourquoi le créateur doit être un révolutionnaire.

Le monsieur, qui se trouvait de l'autre côté de la dame par rapport à moi, parlait très haut et, sans faire aucun effort auditif, je n’avais pas de mal à entendre tous ce qu’il disait. Évidemment, moi je ne les observais pas et, craignant qu’ils interrompent leur conversation, je faisais mine d’être tout à fait absent.

- Ce que toi et quelques d'autres appelez art contemporain ce n’est que se foutre du monde. Écoute-moi !

C'était le monsieur qui parlait maintenant

- Maintenant comme avant, toute personne qui se consacre à une activité humaine doit, obligatoirement, faire des études profondes ou exercer longuement, toujours avec des grands efforts, pour développer ses capacités à fin d’être capable de bien agir dans son métier. Celui-ci, que vous appelez un artiste contemporain, n'a besoin de faire aucun effort pour accéder à une préparation professionnelle qui lui permette de faire ce que vous appelez des œuvres d'art, et la seule chose qu’il fait c'est de se consacrer à faire des bêtises comme celles-ci.

La dame qui n'était pas très belle, mais qui aujourd’hui avait mis du bleu autour des yeux, lui répond.

- Ce que tu vois là et dont tu dis que ce n’est de l’art exige aussi des grands efforts pour être créé. La simple idée de détruire tous les concepts qui définissaient l'art précédemment est suffisante pour démontrer que pour parvenir à faire cela il faut se dépouiller des préjugés qui soumettent l’être humain. Cela exige aussi  un certain état personnel, lequel permet à l'artiste d'accéder à de nouvelles formes de la pensée et de la création humaines. Mais, je sais que tu n’arrives pas à saisir tout cela.

Et la dame, qui continuait avec ses profondes réflexions, lui dit : maintenant, écoute-moi bien !

- Tu sais, même très bien, que dans ce monde tout est relatif, qu’il n’y a rien d’absolu, y compris l'existence de l'être humain elle-même. En outre, il n'y a rien de statique dans ce monde, même pas la pensée humaine, laquelle est en constante évolution. Tu dis que l'art contemporain ce n'est pas de l’art, que tout ceci n’a pas de sens. Tu dis ça parce que tu n'acceptes pas que le non-sens puisse être acceptée comme de l’art. L’absurde, mon ami, peut-il, lui aussi, avoir un sens, le sens de l’absurde élevé au niveau le plus haut de la création artistique contemporaine. Et l’esthétique dont je viens de te parler, elle-même est relative. L'art, aujourd'hui, détruit des principes établis et le fait volontairement, consciemment. Ce dont tu dis que seulement un petit groupe de gens y croit, et là je suis tout à fait d’accord, un jour sera patrimoine de la culture universelle : la logique de ce qui est illogique et l'évaluation de ce qui est absurde élevées jusqu’à œuvre d'art. Et ça c’est de l’art parce que ça a été fait par des artistes. Et si un artiste dit que c’est de l’art, moi je te dis, mon ami, ça c’est de l’art. N’oublie pas qu’au long de toute l’histoire ce sont les artistes qui ont fait évoluer l’art. Et aujourd’hui comme avant, ce sont les artistes qui font évoluer ces nouvelles formes de l'esprit humain. Si nous réfléchissions sur l’évolution de l'art au long de tout le XXe  siècle, nous verrions comme tout a évolué de manière continue. Petit à petit, chaque artiste a développé des nouvelles idées pour arriver à ce que nous voyons ici. Et, en outre, n’oublie pas ce que je viens de te dire : ça c’est de l’art parce que l'artiste le dit.

Moi, bien qu’en faisant un grand effort pour bien saisir tous ce qu’ils disaient, je commençais à ne rien comprendre, mais, une idée m’était venue dans la tête : est-ce que moi aussi je pourrais devenir l’un de ces artistes contemporains par le fait d’accomplir des efforts afin de comprendre toute cette conversation ? La dame a dit que cet art-ci exige aussi faire des efforts.

Tout d’un coup, j’ai pensé que ces deux-là devaient être fatiguées, mais, l'énergie qu'ils mettaient dans leur conversation ne semblaient pas les décourager.

Ils se sont arrêtés quelques seconds de parler et j'en ai profité pour jeter un coup d’œil aux jambes de la dame. Bien qu'elle fût assise à côté de moi, j'ai vu, en regardant du coin de l’œil, que l’un de ses bas avait un trou au-dessus du genou gauche. Cuisses puissantes ! Ai-je pensé.

Peu à peu, la dame semblait ne plus se posséder tellement était grand l’enthousiasme qu’elle mettait à faire comprendre au monsieur, ce que c’est que l’art contemporain. Même ses joues étaient devenues rouges.

On dirait que tu as une face d'œuf.

Reprend-t-elle.

- Les structures mentales, la liberté d'esprit, l'imagination, ainsi que beaucoup d'autres valeurs, sont des éléments qui permettent de créer de nouvelles formes de l’esprit humain et l'art contemporain est l’une d'elles. Pense pour un petit moment que se libérer des idées comme celles que tu as de l’art est une manifestation de la liberté dont je te parle. D’autre part, l’artiste a été et continue toujours à être en avance sur son temps.


Le fanatisme, dans n’importe quelle activité humaine, peut annihiler la capacité de raisonnement des individus. Les fanatismes religieux, nationalistes et politiques, entre beaucoup d’autres, en sont des exemples. L'art, à partir du moment où l'artiste a été considéré un être différent de la plupart des individus et la considération que ses œuvres ont été créées sous certaines inspirations a produit des discussions incessantes tout au long des deux derniers siècles. Rappelons
-nous les débats constants au début du XIXe siècle entre les défenseurs de la peinture romantique et ceux de la peinture néoclassique, et, à la fin de ce même siècle, entre les peintres appelés pompiers et les impressionnistes. Je ne manquerai pas d’ajouter que, tout au long du XXe siècle, pas seulement chez les artistes, mais, en outre, chez tous ceux qui pouvaient avoir un certain intérêt pour l’art les disputes n’arrêtaient jamais. Quelques-uns, ancrés dans des principes établis, considérés immuables par eux-mêmes, d'autres, disposés à tout prix à rompre avec ces principes, il s’est produit une dialectique dans laquelle chacun d'eux avait sa raison. Deux formulations très différenciées l’une de l’autre puisque pour les uns l’art est immuable, tandis que pour les autres, l'art est comme la vie et, conséquemment, en constante évolution. Dans toutes les sciences qui appartiennent à l'esprit humain et non pas au raisonnement on ne trouve jamais une vérité absolue et c'est la connaissance relative à chaque individu qui indique la forme de sa pensée ainsi que son chemin à suivre.

  Il faut changer la manière de voir et d'apprécier l'art disent les défenseurs des mouvements artistiques contemporains. Les autres, avec un haut degré de scepticisme par rapport aux premiers, déclarent que l’art a des principes éternels en dehors desquels l’on ne doit pas sortir. Sous ces divergences, il faut accepter qu'il y ait un droit inaliénable à l'individu à défendre ses principes.

Malgré tout, nous devons accepter aujourd'hui que les critères qui permettent l'appréciation de ce qu’on appelle art contemporain ne doivent pas être fondés sur des principes pures et simplement esthétiques. Le fait de ne pas pouvoir évaluer cet art avec les mêmes critères qui nous servaient précédemment, nous oblige constamment à utiliser l'adjectif contemporain pour déterminer de quoi est-ce qu’on parle, Certains, y compris des défenseurs de l'art contemporain, déclarent qu'il devrait prendre un autre nom. Mais le simple fait que l'évolution a eu ses origines dans l'art, concrètement dans l'art moderne, et qui ont été les artistes, eux-mêmes, les producteurs de cette évolution, a fait que l’on continue à parler d’art en lui ajoutant, tout simplement, l’adjectif contemporain. Il y a aussi ceux qui pensent qu’il ne faut changer le nom car les grandes différences des principes conceptuels entre les arts d’autres moments historiques sont aussi grandes que celles d’aujourd'hui. La seule différence est que le rythme de son évolution est aujourd’hui extrêmement accéléré. Pareillement, nous voyons que, dans l'histoire récente de l’art, débuts du XXe siècle, l'art a dû prendre la dénomination de moderne pour pouvoir élucider les différences en ce qui concerne tout art précédent. Prenons un livre d'étude générale de l'histoire de l'art et verrons que les principes, les buts, et les différents principes esthétiques sont aussi grands que ceux d’aujourd’hui. C’est comme si dans l'histoire de l’art, les disputes entre les modernes et les anciens se répètent constamment. De ceci il y a des exemples dans toutes les époques. Voyons comment déjà au XVIe siècle, Vasari appelait l'art des XIIIe, XIVe et XVe siècles sous la dénomination de gothique, laquelle était synonyme de barbare. Et encore aujourd'hui on s’en souvient des discussions d’il n’y a plus de trente ou quarante ans entre les défenseurs de l'art moderne et leurs détracteurs. Les uns, figuration si, abstraction non, les autres, tout à fait le contraire.

Permettez-moi de vous avouer, qu’avant d'entrer dans l'exposition, j'avais acheté le catalogue et, avec mon popotin bien mis sur une chaise de la terrasse du Pompidou et devant un café crème qui m'avait été servi par une belle mulâtresse, je me suis donné à sa lecture. Ah ! Qu’elle était belle la mulâtresse ! À Paris, vous le savez bien, il y a beaucoup des belles filles. Qu’est-ce que vous voulez, Paris c’est Paris.

En commençant à lire les premières pages, bien que le texte ne soit pas signé, j'ai pensé que celui qui l’avait écrit devait s’y connaître. Est-ce qu’il est l’un de ces savants de l’art qui savent tout ? Me suis-je demandé. J'ai acheté le catalogue parce que moi aussi je voulais en savoir un peu plus sur l’art contemporain. Après avoir lu quelques pages, je me sentais comme un hibou, les yeux grands ouverts et l'esprit très éveillé pour comprendre tous ce qui était écrit là-dedans. Je ne peux manquer de vous dire qu'il y avait deux types de catalogues. L’un était très lourd avec toutes les reproductions des œuvres exposées. Il était beaucoup plus cher que celui que j’avais acheté. J'ai acheté le moins cher et ceci non pas à cause du prix mais parce que j'ai pensé que pour quelqu’un comme moi, un simple débutant dans le monde de l’art contemporain, celui-ci me suffirait.

En outre, au moment d’entrer dans l’expo, j'ai lu les placards qui étaient accrochés partout sur les murs à côté des œuvres. Ces placards, toujours manipulateurs, expliquaient comment les œuvres de cet artiste étaient faites avec des déchets qu'il était allé recueillir dans différents endroits, les halles, entre d’autres ; des bouteilles, toute sorte de vieux objets en plastique, papiers sales, des boîtes de conserve vides, des morceaux de vêtement et autres étaient placés dans des caisses en bois ou en plastique. Je voulais tout comprendre, mais comme je l’avais entendu dire à la dame, l'art contemporain ne doit pas être compris.

 
Indépendamment des caractéristiques particulières à chaque période de l’histoire, l'image a été, tout au long des siècles, soumise à l'impératif de la description et de la narration visuelle. Souvent, ce qui n’est que description narrative de l’image a déterminé la signification de l'œuvre et a montré la réalité subjective du moment. De même, selon une optique contemporaine, l'on peut considér
er que la société a été historiquement répressive avec l'art, en exigeant de lui, à tout moment, de la narration et de la description.

La possibilité de l'existence d'un art ni narratif ni descriptif a permis, à certains moments du XXe siècle, de créer des discours relativement libres en ce qui concerne l’image picturale. Ceci a produit un grand nombre de doctrines esthétiques sur lesquelles quelques artistes ont pu fonder toute leur création artistique. La destruction de certaines valeurs descriptives de l’objet a été à l’origine d’une dialectique qui se trouvait à cheval entre la narration visuelle et certaines valeurs plastique qui les éloignaient des espaces perspectifs ainsi que de toute perception visuelle du monde. Il est donc évident que, pour beaucoup d'artistes, la narration est devenue une simple anecdote qu'il faut détruire. Pour d'autres, par contre, l’image descriptive continue à prendre des valeurs artistiques auxquelles on ne doit pas se soustraire.

D'autre part il y a une forte prédisposition à conceptualiser et théoriser tout principe artistique qui puisse être traduit en simple action créative. Chaque artiste a une tendance à définir son travail par des paramètres qui délimitent son monde particulier afin d’élaborer un style personnel et différent de tout autre de son environnement.

En admettant ouvertement la pluralité de principes et dans la globalité de la pensée, l'art possède, aujourd'hui, la capacité d'élargir, d’orienter et à la fois de développer la conscience des individus.


Avec mes méditations j'ai eu peur, un moment, de ne pouvoir entendre la suite de la conversation et j’ai tendu à nouveau mon oreille.

C'était maintenant le monsieur qui parlait.

- Crois-tu que cet ensemble de fausses dents dans cette caisse-là peut être considérées de l'art ?

La dame commençait à se fâcher, malgré tout, elle lui répondit.

- Mais est-ce que je ne t’ai pas dit que tu ne peux pas évaluer ces œuvres de la même manière que tu le ferais si elles n’étaient pas des œuvres contemporaines ?

Moi, je n'aimerais pas voir cette dame dans ma maison en train de cuisiner. D'autre part je ne crois pas que cette dame sache cuisiner beaucoup. Quel caractère ! Ai-je pensé. Ses mots et le ton qu’elle leur imprimait commençaient à ébranler mon esprit. Heureusement, j’aime bien cuisiner, moi.

- Ces sont de nouveaux concepts, de nouvelles actions de l’esprit humain qui peuvent sembler absurdes, mais qui en eux-mêmes, doivent être considérés comme des œuvres d'art.

Le monsieur, lui aussi, faisait mine d’être fâché et, sans rien dire, il se grattait le cou. Quelque chose ne marchait pas au mieux chez eux.

Finalement, il se décida à parler.

- Et ainsi, que faut-il évaluer ?

- On ne doit rien évaluer !

Lui répondit la dame tout à fait fâchée.

Elle s’était arrêtée de parler un instant, mais son désir de lui faire comprendre que tout ça c’était de l’art, l’obligea à continuer.

- Ces concepts et ces nouvelles formes de la création artistique, comme n’importe quoi d’autre dans ce monde, sont complètement relatifs et ils ne peuvent pas être évalués avec ta logique. Il paraît que pour toi il n'y aurait rien d’autre que la logique. Tu dois savoir que l'artiste a été et continue à être en avance par rapport à son époque.

La dame, sans rien dire, regarda vers le haut. On aurait dit qu’elle était complètement essoufflée.

Le monsieur, lui aussi, semblait être irrité. Malgré tout, Il essayait de ne pas perdre son sang-froid.

- Regarde-moi et écoute-moi bien !

Reprenait la dame.

Je sais que tu aimes la peinture de Monet, cette exposition que nous avons visitée avant-hier au Grand Palais. Eh bien, il y a maintenant tout juste cent ans, les gens disaient de lui exactement ce que tu dis maintenant de cet artiste. Je te donnerai encore un exemple. On disait alors que les femmes enceintes ne devraient pas aller voir les expos des artistes impressionnistes, autrement elles perdraient leur enfant, tellement ces peintures-là étaient affreuses. Est-ce que tu me crois ou pas ?

Pendant un tout petit moment j’ai pensé que la dame allait perdre son maquillage, tellement elle criait. Est-ce qu’elle va le gifler ? Me suis-je demandé.

Depuis le début j’avais compris que ce monsieur ne partageait pas les idées de la bonne femme. Il était facile de comprendre que le brave homme agissait comme la plupart de ceux qui n’acceptent pas l’art contemporain.

Dans une dernière tentative pour faire prévaloir ses idées, l’homme, en montrant du doigt une série d’objets à demi brûlés lui dit d’un ton ironique :

- Il ne doit pas être un grand artiste, puisqu'il ne finit pas le travail. Il laisse les objets à demi brûlés.

Selon des textes explicatifs qu'il y avait sur le mur, l'artiste brûlait des objets et, avant de les laisser se consumer totalement, il les éteignait. La combustion de l'objet faisait partie de l'action de destruction. C’était l’une des séries des œuvres exposées.

La dame, percevant le ton ironique du monsieur, regardait de l’autre côté sans rien dire.

En jetant un coup d’œil à toute l’histoire de l’art, nous voyons qu'à n’importe quelle période, depuis le moment ou un nouveau mouvement artistique est apparu jusqu’à ce qu’il ait été majoritairement accepté il s’est passé un temps, plus ou moins long, où les artistes, à la recherche de leur chemin, marchaient à tâtons. Il faut aussi ajouter que c’est à partir de la première moitié du XIXe siècle que l’on a accordé aux créateurs la dénomination d'inspirés ou, même, de divins. Aujourd'hui, après plus d’un siècle d’innovations et de nouveaux apports, tant plastiques que conceptuels, il paraît que l’art n'a pas besoin de remplir un but social, religieux ou autre. L’artiste s’est, finalement, libéré du joug que la société avait fait peser sur lui au long de presque toute l’histoire de l’humanité.

D'autre part nous ne pouvons pas savoir aujourd'hui quel chemin suivra l'art contemporain et, moins encore, l’aboutissement de tous ses efforts. Si nous pensions aux mouvements artistiques qui se sont produits tout au long du XXe siècle, nous verrions qu’il a fallu de longues années jusqu’à ce que les artistes, les théoriciens, les galeristes ainsi que les critiques d’art et les directeurs de musées, entre autres, ont repéré le chemin qui nous a amené là où nous en sommes aujourd’hui. Mais ce chemin n’a pas encore de bout et il faudra, en plus, un processus de formation et de sensibilisation de toute la collectivité pour qu’il soit pleinement accepté.

Il faut aussi tenir compte que toute évolution est conjoncturelle et que le chemin suivi par l’art ainsi que celui qu’il suivra ne sont pas absolus et que toute évaluation finale dépendra de facteurs que nous ne connaissons pas encore.

Prenons un exemple pour mieux comprendre. Croyons-nous que si n’importe quel artiste d’un temps passé qui puisse avoir été considéré comme un point de repère de son époque levait la tête il comprendrait quelque chose de ce que nous appelons art contemporain ? Examinons un cas concret ; si Eugène Delacroix qui, au long de la première moitié du XIXe siècle, avait révolutionné la peinture en écrasant toutes les normes de l’art classique du XVIIIe et qui était un point de référence de son temps voyait tous ce qu’on fait aujourd’hui, est-ce que vous croyez qu’il comprendrait quelque chose ?

Aujourd’hui tout est valable et si l’artiste, comme a dit la dame, affirme que c’est de l’art, qui peut en douter ? Moi je ne le ferai pas.


Peu à peu, influencé par leur conversation, je me sentais, de plus en plus, un artiste contemporain. Mon esprit avait commencé à penser que l’art est une absurdité, mais l’absurde peut, lui aussi, être de l’art. Sur ce principe, moi, qui suis un homme très courageux, j’ai voulu aller plus loin que la dame : l’art c’est tout. Si c’est de l’art, c’est de l’art et si ce n’est pas de l’art, c’est aussi de l’art parce que
je le dis.

Si nous acceptons que ce qui est absurde prenne sens, il cessera d'être absurde et par conséquent il cessera d'être de l'art. Et non, puisque le fait de cesser d'être peut-être lui aussi de l'art. Moi, comme vous voyez, influencée par les profondes réflexions de la dame, j’avais pris le chemin. Je voulais aller beaucoup plus loin. J’avais commencé à réfléchir profondément : La beauté n'est pas de l’art, puisque si elle était art, elle ne serait pas beauté. Ou elle est beauté ou elle est art. Et bien non, art ou beauté, beauté ou art, c’est toujours de l’art. Parce que l'art c’est tout. Tout ce qui est logique est de l’art, et tout ce qui est illogique est aussi de l’art, puisque par le simple fait d'être logique ou illogique c’est de l’art.

Créer c’est de l’art et cesser de créer c’est aussi de l’art. Si je dis que c’est de l’art, n’en doutez pas, c’est de l’art. La dame avait affirmé : si l’artiste dit que c’est de l’art, c’est de l’art. Et maintenant je suis aussi un artiste.

Comme vous le voyez bien, je me trouve déjà dans l'orbite céleste dont parlait la dame. Je vous dis que maintenant je m’y connais bien. Je suis un grand maître de l’art contemporain et la dame n’est qu’une de mes apprenties.

Pendant quelques seconds j’avais perdu le fils de leur conversation et tout d’un coup, en faisant attention à ce qu’ils disaient maintenant, je me suis rendu compte qu’ils avaient changé de sujet de conversation. Ils parlaient des succès des artistes, des machineries des galeristes, des critiques d’art etc. Ceci, ai-je pensé, ne m’intéresse pas du tout maintenant. En outre, j’ai trouvé mon chemin et je suis un artiste. J’ai bien appris la leçon de la dame et je peux suivre tout seul mon chemin, sans avoir besoin d’elle.

Cet artiste-là pratiquait la performance. Quelle merveille ! On montrait une vidéo où l’on pouvait voir comment, avec une hache et de grands marteaux, il détruisait un espace fourni des beaux meubles et de toute sorte d’objets. C’était une performance qui avait eu lieu dans une galerie quelque part dans le monde. On voyait comment, en un clin d’œil, il émiettait tout. Quelle merveille ! Le vandalisme élevé au plus haut niveau de la création artistique. Maintenant, moi aussi je suis un grand artiste, et pourquoi pas meilleur que lui ? Pas aujourd'hui, car je suis fatigué tellement j’ai dû réfléchir à cause de la dame, mais demain, après m’être bien reposé, je détruirai le monde et je deviendrai le plus grand artiste de toute l'histoire de l'art. Dieu était le créateur, moi le destructeur. Ce sera l’esthétique de la destruction du monde. Quelle merveille ! À partir de ce moment, cet artiste-là sera regardé étant mon devancier, mais, moi je vais le dépasser. Vous vous rendez compte ? Je serai le plus grand artiste au monde. Quelle merveille !

Et sans défaillir un seul instant, je continue avec mes méditations ; si l'art a besoin des spectateurs et moi je détruis le monde il ne restera personne pour voir ma grande œuvre artistique. Bon, dorénavant, pas besoin des spectateurs, l'art peut être art sans spectateurs, tout simplement parce que c’est moi qui le dis.

Mon art sera sublime. Plus des musées, plus des galeries, plus d’artistes, plus de spectateurs, rien de rien, tout sera détruit ! Quelle merveille ! Quel grand artiste ! Et Dieu ? Dieu n’y sera pas non plus! Lui aussi je vais le détruire. Avec la destruction de Dieu, je libérerai l'être humain de son créateur. Et moi ? Je me détruirai, moi aussi. Il ne restera rien. Rien du tout, rien de rien. Quelle merveille !

Et vous, est-ce que vous y serez ? Mais quelle question !

Je suis un génie, n’est-ce pas ?

Jordi Rodríguez-Amat

Avril 2010

 

  Fondation Rodríguez-Amat www.rodriguez-amat.cat/ind-fr.htm